Journal d'un hot liner fou

Description au jour le jour de ma vie, de mon travail, de mes reves...

09 juillet 2006

Essence moins chère

Comme on ne peut pas faire nous même baisser les prix à la pompe, on peut au moins s'arranger pour ne pas se faire (trop) plumer...

http://www.zagaz.com

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04 juillet 2006

Comment financer le dépôt de garantie ?

Pas facile, surtout quand on est jeune, de débourser le montant du dépôt de garantie (1 ou 2 mois de loyers, en plus de la première mensualité) au moment où l'on s'apprête à louer un logement.

Il existe pourtant une bonne solution pour s'en sortir, l'avance Loca-Pass. Financée par le 1% logement, il s'agit d'une avance gratuite du dépôt de garantie, accordée sous forme de prêt à 0% remboursable sur 36 mois maximum par prélèvement de 15 € minimum sur le compte du locataire.

L'avance est accessible à tout salarié, aux étudiants et aux moins de 30 ans

Plus d'infos sur www.loca-pass.com, www.uesl.fr ou par téléphone au 0800 800 690.

Tiré de 60 millions de consommateurs de mai 06.

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10 juin 2006

Portrait qui sort de tout ce que j'ai pu lire sur l'homme

La scène initiale, c'est un stade rempli d'hommes en colère, des tribunes baignées de bière, de sueur et de frites, un stade qui gronde dans le brouillard et crie son nom : «Domenech, assassin!» L'arène chavire et lui la défie. Moustache tombante, cheveux frisottés dans le cou, le regard noir du tueur. «Domenech, assassin!» Il les toise, épais comme une allumette mais la brindille est d'acier, campé devant la plus méchante des tribunes. Il s'échauffe. Il jongle, une fois, deux fois, le ballon s'élève. Il arme son tir. «Domenech, assassin!» Reprise de volée, terrible, droit sur les travées qui le conspuent. Les gueulards reculent, le ballon rebondit sur les grilles de protection. Simple avertissement. L'assassin repart trottiner.
Trente ans ont passé, mais la source n'est pas tarie de la colère de Raymond Domenech. Plus de moustache, le cheveu court et blanchi, le ventre plat encore. Il est sélectionneur national, notable du foot, mais notable en sursis, critiqué, déstabilisé par les rumeurs, la presse, le doute. Fusillé par avance, si la défaite nous attend à la campagne d'Allemagne. La langue cadenassée face à l'adversité, tout en prudence, mais au fond, regardez bien bonnes gens, le feu couve toujours. Le même mec, en face de la foule qui le rejette. Habité par la certitude d'avoir raison, ou masquant l'angoisse par l'arrogance. Ne cédant rien, ne concédant pas un pouce, ce serait périr.
Il y a trente ans, il sentait déjà tout. Un môme du Lyonnais prolo, de souche catalane, devenu footballeur l'année du bac. Un défenseur habité par son rôle, qui avait endossé, avec une jouissance gouailleuse, l'habit du méchant. Un malentendu au départ, une agression commise par un autre qu'on lui avait attribuée. Il avait assumé. Au fond, ça l'arrangeait. On parlait de lui. Et quand il jaillissait sur l'attaquant adverse, la bave aux lèvres et le poil luisant, le duel était déjà à moitié gagné. Théâtre que tout cela. Il poussait jusqu'à l'absurde la comédie de la violence. Les Lyonnais se souviennent d'une nuit stéphanoise, quand Domenech avait rendu ivre de rage le chaudron de Geoffroy-Guichard. Les meilleurs supporters de France s'étaient mués en horde sauvage, assiégeant les joueurs dans leur vestiaire...
A côté, la brute était un intello. Au massage, il ne lisait pas « l'Equipe », mais des revues d'art ou « le Canard enchaîné ». Se vivait anar, habité par le foot, mais savait que la vie était plus large. Il se rêvait comédien. Il est devenu entraîneur, mais acteur également. Jouant Tchekhov, un soldat de la Grande Guerre ou un entraîneur assassin, puis revenant aux pelouses, à ses cahiers, à ses cours. Un technicien de la rigueur, mais également un médecin des âmes, cherchant un peu plus loin, voulant voler les secrets des hommes. Provocateur, ironique, amateur de second degré, persuadé un moment que l'astrologie était une clé... Il dissertait savamment, en rajoutant sans doute, sur le seuil de tolérance en matière de Scorpions dans une équipe ou sur la propension des défenseurs natifs du Lion à déserter leur poste pour gambader en attaque. Il était vivant, cela changeait.
Aujourd'hui, il s'est mis l'agressivité en berne, distille de l'eau douceâtre en guise de commentaire. Il s'est pris trop de coups, pour une phrase de trop, un clin d'oeil malvenu. Parfois le feu rejaillit. Sur TF1, sacro-sainte télé du foot, il a brisé la porcelaine en exécutant un reportage à charge sur ses Bleus. Les amis de Raymond ont rugi d'aise devant leur poste. Enfin, Raymond était lui-même ! Leur copain est engagé dans une mission magnifique. Pas évident que ça le rende heureux.
Domenech est un méconnu. Ses amis plaident pour lui. Par ce qu'ils racontent mais surtout pour ce qu'ils sont. Avec de tels potes, on n'est pas un salaud. Ainsi Jean-François Jodar, compère depuis la défense lyonnaise des années 1970, longtemps entraîneur des jeunes internationaux, prototype du coach humaniste, jamais résigné à la médiocrité des hommes... Ou Jean-Pierre Doly, un consultant en ressources humaines, rencontré en Argentine où, représentant de Danone, il organisait des tournois de foot pour les jeunes déshérités... Ou Stéphane Tournu-Rémi, étonnant saltimbanque, liant amour du foot et passion de la scène, inventeur de la compagnie du Trimaran, où Domenech s'illustrait jusqu'en 2004. « Tournu » organisait des ateliers de théâtre et d'écriture pour les jeunes bleus de Jodar et Domenech. Il anime aujourd'hui un spectacle itinérant, « Graine de supporters », pour désarmer chez les jeunes la haine du Noir, de l'homo, du faible, qui pollue les tribunes...
Leur Raymond n'est pas cet autocrate coincé que les Français méconnaissent. Mais un mec en recherche, exécrant la banalité. De gauche spontanément, manifestant de l'entre-deux tours en 2002. Inquiet et curieux d'une France que ses joueurs représentent. Aujourd'hui, Domenech interroge Doly sur l'islam et son expérience à la Régie Renault, quand Jean-Pierre travaillait sur l'intégration des travailleurs immigrés. Son équipe témoigne d'une France qui se transforme. Reflet des banlieues noires, de l'islam devenu français...
Portrait rose ? On peut le nuancer. Il a, aussi, la perversité des grands intelligents. Le goût excessif de la contradiction. Il pousse les autres pour voir ce qu'ils ont dans le ventre. Les faibles sont déstabilisés. Les susceptibles se lassent d'être pris pour des cons. Domenech n'est pas un tendre. Il a déboulonné Guy Roux de son syndicat des entraîneurs. Il connaît la politique et ses ressorts, ses habiletés, ses manoeuvres... Et les rapports de force. Il n'a pas été nommé sélectionneur sur ses seuls talents, mais par une logique d'appareil. C'est le « parti » qui l'a posé là : la direction technique nationale, avec à sa tête l'oracle Aimé Jacquet. La DTN, c'est à la fois l'ENA et le parti communiste des républiques soviétiques, le vrai pouvoir du football français. Elle structure la formation des entraîneurs et les sélections nationales. En 2002, après la débâcle coréenne, la DTN a perdu le poste de sélectionneur national, confié à Jacques Santini, coach venu des clubs. Santini s'est planté. Alors Jacquet s'est levé. A réclamé le poste pour les siens. Pour Domenech donc, coach des Espoirs, «le meilleur d'entre nous»... Deux ans plus tôt, Raymond s'était fait retoquer pour atypisme rédhibitoire. Cette fois, le poids de la DTN emporte les réticences. Et la dureté de Domenech, finalement, a ses avantages... Puisqu'il faut en finir avec la génération indépassable de 1998, casser les habitudes, ramener les héros décadents au rang de footballeurs...
Domenech assassin ? Vas-y donc. Il avait son plan de longue date, sa révolution dans la tête. A peine nommé, il éradique l'encadrement de l'équipe de France, du cuistot au toubib, et même le grand intendant Henri Emile, confident des joueurs, maire du palais bleu. Tous lui en veulent. Domenech et son esprit de contradiction légendaire, son obsession à se démarquer. Il accumule des ennemis. Mais sa prise de pouvoir n'est pas totale. Il voudrait prendre Jean-François Jodar comme adjoint. On le lui refuse. Il embarquerait volontiers dans l'aventure Stéphane Tournu-Rémi, comme animateur du groupe. Cela ne se fera pas. Il est le coach, mais sa liberté est limitée par la dimension du poste, sur lequel convergent trop d'intérêts.
Il a pourtant sa fenêtre de tir. Une parenthèse enchantée, pleine de doutes et de désarroi. Quand Desailly prend sa retraite, quand Zidane, Thuram, Lizarazu s'éclipsent. Un instant de possible, où il ferait grimper ses jeunes. Modeler une équipe à son image, rigoureuse mais fluide, où l'on pratiquerait la dynamique de groupe, la parole libre... Génération Domenech ? La parenthèse ne dure pas un an. Les jeunes joueurs ne sont pas encore à la hauteur des défis internationaux. Raymond a été nommé trop tôt. Les matches nuls s'enquillent, l'équipe balbutie, le public, la presse, les médias se crispent... Alors tout se retourne. Domenech, l'homme différent, devient tricard. Son originalité est soudain une tare. On murmure, on échote. On lui brosse un portrait d'autocrate verbeux. Robert Pires, écarté parce qu'insuffisant, devient un martyr médiatique. Et quand Zidane revient, à l'été 2005, les observateurs glosent sur « l'humiliation » de Domenech, qui doit récupérer des vétérans dont il ne voulait plus. Vrai ou faux ? L'homme est assez politique pour avoir lui-même changé de ligne, afin d'assurer l'avenir immédiat. «Je vais faire revenir Zidane, j'y travaille», disait-il à son copain Jodar quelques semaines avant l'annonce officielle du retour de Zizou. C'est l'histoire de la gauche quand elle prend le pouvoir. On veut faire la révolution, puis c'est le tournant de la rigueur, on lutte contre l'inflation et Thuram sera défenseur central dans un 4-4-2 des familles ! L'important est de survivre, avant de rejaillir.
Domenech mène sa barque, perd un peu de terrain, mais résiste. Mine de rien, il a amené ses Bleus aux thérapies verbales qu'il souhaitait. Son équipe sent le classique. Mais il a conservé quelques espaces de liberté, des choix qui n'appartiennent qu'à lui : Givet, un défenseur solide, de son école ; Dhorasoo, intello déconcertant, dont les escapades progressistes rappellent Raymond et font oublier, parfois, qu'il est d'abord, avant tout, un joueur empreint d'espièglerie ; Chibonda, arrière latéral et surprise du chef, mais aussi, l'an dernier, victime emblématique du racisme des stades... Domenech se ressemble toujours. Il avance. Seul son rapport avec les médias est irrémédiablement biaisé. On se connaît trop, trop bien, trop mal. Que sa compagne, Estelle Denis, soit la madame football de M6 n'arrange rien. Domenech le révolté s'autorise des facilités qui le piègent (cf. encadré). A Lyon, il se murmure qu'Estelle a oeuvré pour que Coupet soit évincé au profit de Barthez. On l'aurait vue donnant un coup de coude à son homme pour souligner un arrêt spectaculaire du divin chauve ! Bêtises. Mais on l'entend. Cela mine.
Evidemment, il suffira d'une victoire contre la Suisse, mardi, et tout sera effacé. On verra alors que le révolutionnaire Domenech a concocté une équipe formatée pour plaire à l'opinion, rassurante par sa défense et Zizou, émouvante grâce à Ribéry, la joie de vivre en un chti incarné, un cadeau offert au peuple. C'est bien pensé, ça va marcher. Michel Audiard était génial, mais n'avait pas toujours raison : «Les cons, ça ose tout, c'est même à ça qu'on les reconnaît», écrivait-il dans « les Tontons flingueurs ». Raymond Domenech est très intelligent.

Claude Askolovitch

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27 mars 2006

Lettre de Bruxelles

La Belgique vit-elle son dernier quart d’heure ? UN LIVRE INTITULÉ Belgique, le dernier quart d’heure ? (éd. Labor), écrit par Paul-Henri Gendebien, un homme politique qui fut le représentant de la communauté francophone belge à Paris, relance depuis quelques jours les questions sur l’avenir incertain de ce petit royaume qui semble bel et bien sur la voie de la déstructuration, sous l’oeil indifférent de ses voisins. Creusant une veine qu’il a inaugurée en 1999, lorsqu’il fonda le mouvement RWF-RBF, qui prône le rattachement de la Wallonie et de Bruxelles à la France, l’auteur décrit, non sans panache, l’agonie présumée d’un pays qui, jure-t-il, « ne fêtera pas son bicentenaire ».

Bousculée par le violent désir flamand d’autonomie, la Belgique, qui vient de célébrer sans réel enthousiasme ses 175 ans, s’interroge sur son avenir. La Flandre, qui était très en retard au sortir de la deuxième guerre mondiale, a bâti en quelques décennies une économie performante et prospère, et une image de dynamisme dont la culture est l’un des vecteurs. Face à elle, la Wallonie est à la peine. Chômage, mauvaise gouvernance et désarroi s’y conjuguent. Cette région laminée par les crises à répétition n’ignore pas que son revenu par habitant se situe très en deçà de la moyenne européenne, alors que celui des Flamands la surpasse largement. Sur tous les autres terrains, la Flandre a pris le dessus sur un Sud qui, d’après Paul-Henri Gendebien, n’est plus qu’« une petite république mi-populaire mi-bananière au coeur de l’Europe, avec une sorte de suicide collectif en toile de fond ».

Le jugement est sévère et pas toujours nuancé. Il interpelle toutefois bien au-delà du camp, très minoritaire, des « rattachistes » parce qu’il rejoint une question qui taraude de plus en plus de francophones belges : combien de temps un Etat peut-il résister à de telles disparités et aux pressions quotidiennes de sa partie la plus riche ?

La Flandre est, en effet, lasse de devoir payer le prix de la solidarité avec les Wallons, que le ministre-président de la région flamande décrivait récemment comme « une sorte de sac à dos rempli de pavés que nous devons porter ». La Flandre est, par ailleurs, sous l’influence d’un nationalisme agressif, incarné par une extrême droite à laquelle les sondages confèrent désormais 25 % des voix, mais aussi par des courants plus modérés, gagnés par les rêves d’homogénéité territoriale et culturelle.

« A part le Bangladesh, nous sommes le seul pays au monde qui doute de sa survie, c’est déjà un signe », écrivait un journal bruxellois, en octobre dernier. Paul-Henri Gendebien avance, dès lors, sa formule-clé : « Que ce soit par destruction, par soustraction, ou par un très positif élan du coeur et de la raison, la seule solution pacifique et raisonnable sera française », écrit l’auteur du Dernier quart d’heure ?, titre, il faut souligner, dans lequel l’auteur a maintenu un point d’interrogation.

L’identité wallonne se trouverait- elle requinquée dans le giron de la France ? Gendebien n’en doute pas et appelle les écrivains à la rescousse pour le démontrer : Pierre Mertens, Charles Plisnier, François Weyergans, Henri Michaux et Georges Simenon seraient, dit-il, « demeurés à jamais des nains littéraires, sur le plan de la notoriété s’entend, s’ils n’avaient été publiés à Paris et diffusés grâce à la France ».
Jean-Pierre Stroobants

Tité du supplément Livres du Monde du 10 mars 2006

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25 mars 2006

Francophonie

Prix Goncourt 1993, Amin Maalouf exhorte la France à se regarder dans « le miroir du temps »

Contre « la littérature francophone »

Pourtant, à l’origine, tout cela partait d’une excellente idée. Je ne sais plus si c’était Bourguiba ou Senghor qui l’avait formulée en premier. Peu importe, le concept venait à son heure. La France et ses anciennes dépendances avaient hâte de dépasser les traumatismes de l’ère coloniale vers une alliance consentie, bâtie sur le terrain le plus stable et le plus élevé qui soit, celui de la langue commune. Plus de colons, plus d’indigènes, plus de « second collège » ; les ancêtres gaulois n’étaient plus exigés à l’entrée. De Montréal à Phnom Penh, de Lyon à Brazzaville, de Bucarest à Port-au-Prince, tous ceux qui avaient « la langue française en partage », ceux qui étaient nés en son sein comme ceux qui l’avaient adoptée, et même ceux qui avaient le sentiment de l’avoir subie, se retrouvaient désormais égaux, tous frères en francophonie, unis les uns aux autres par les liens sacrés de la langue, à peine moins indissociables que ceux du sol ou du sang.

Le « glissement sémantique » s’est produit par la suite. Je parle de « glissement » parce qu’il n’y avait là aucune intention pernicieuse. Il semblait naturel, en effet, dès lors qu’on avait constitué un ensemble global francophone, mis en place des institutions francophones, tenu des sommets francophones, que l’on se mît à parler de littérature francophone et d’auteurs francophones.

Car, après tout, qu’est-ce qu’un auteur francophone ? Une personne qui écrit en français. L’évidence… du moins en théorie. Car le sens s’est aussitôt perverti. Il s’est même carrément inversé. « Francophones », en France, aurait dû signifier « nous » ; il a fini par signifier « eux », « les autres », « les étrangers », « ceux des anciennes colonies »… En ces temps d’égarement où les identités se raidissent et où l’universalisme est en perpétuelle régression, les vieux réflexes sont revenus.

Peu de gens auraient l’idée d’appeler Flaubert ou Céline « francophones » ; et même des écrivains d’origine étrangère, s’ils ne viennent pas d’un pays du Sud, sont vite assimilés à des écrivains français ; je n’ai jamais entendu décrire Apollinaire ou Cioran comme des « francophones »…

J’ai passé récemment en revue une longue liste de noms pour tenter de cerner les critères qui régissent ce clivage. Ce que j’ai découvert, j’aurais honte de l’écrire. Même si je ne faisais qu’énumérer ces critères, je me sentirais souillé. Disons seulement qu’il y a là des subtilités discriminatoires indignes de la France, indignes de ses idéaux, indignes de ce qu’elle représente dans l’histoire des idées et des hommes…

Devrais-je aligner les exemples ? Evoquer le cas de ces universités où l’on ne peut plus étudier l’oeuvre d’un écrivain « francophone », sauf si l’on fait un parallèle avec un écrivain proprement français ? Non, je m’arrête là, pour dire seulement, à mi-voix mais avec fermeté, et avec solennité : mettons fin à cette aberration ! Réservons les vocables de « francophonie » et de « francophone » à la sphère diplomatique et géopolitique, et prenons l’habitude de dire « écrivains de langue française », en évitant de fouiller leurs papiers, leurs bagages, leurs prénoms ou leur peau ! Considérons les dérapages passés comme une parenthèse malheureuse, comme un regrettable malentendu, et repartons du bon pied !

En cela, nous rejoindrions ce qui se pratique déjà dans les espaces linguistiques les plus épanouis et les plus conquérants, ceux de la langue anglaise ou de la langue espagnole, qui ne connaissent plus aucune ségrégation de cet ordre. Personne n’aurait l’idée de distinguer les « écrivains espagnols » des « hispanophones », ni les « anglais » des « anglophones ». Il y a des écrivains de langue anglaise, tout simplement, qu’ils soient noirs ou blonds, qu’ils viennent de Birmingham, de Dublin, de Calcutta ou de Johannesburg ; et des écrivains de langue espagnole, qu’ils soient Andalous, Colombiens ou Guatémaltèques…

Ai-je besoin de le dire, ces appellations unificatrices n’abolissent point la diversité. Il y a une littérature africaine de langue anglaise, une littérature indienne, des littératures caribéenne, nord-américaine, irlandaise, etc. Chez nous de même ; on n’écrit pas de la même manière à Dakar, à Bruxelles, à Beyrouth, à Alger, à Toulouse, à Québec et à Fort-de-France. Nous avons nous aussi notre littérature africaine de langue française, notre littérature antillaise, notre littérature nord-américaine… La diversité des voix est notre première richesse. Ce qu’il s’agit d’abolir, ce sont les oppositions stériles et discriminatoires : littérature du Nord contre littérature du Sud ; littérature des Blancs contre celle des Noirs ; littérature de la métropole contre celle des périphéries… Il ne faudrait tout de même pas que la langue française devienne, pour ceux qui l’ont choisie, un autre lieu d’exil !

Cela étant dit, mon propos n’est pas de défendre une quelconque « confrérie » des écrivains migrants. Eux se nourrissent de l’adversité autant que de l’hospitalité, de la souffrance plus que de la joie, du confinement mieux encore que de la liberté – de tout cela est faite la littérature, depuis toujours.

Pour eux, je ne me fais pas de soucis. Pour la France, je m’en fais. Car ce dérapage sémantique est, à l’évidence, un symptôme. Si la notion de « littérature francophone » a été pervertie, détournée de son rôle rassembleur pour devenir un outil de discrimination, si le mot qui devait signifier « nous tous » a fini par signifier « eux », « les étrangers », c’est – ne nous voilons pas la face ! – parce que la société française d’aujourd’hui est en train de devenir une machine à exclure, une machine à fabriquer des étrangers en son propre sein.

Son carburant, la peur. Peur de l’Europe, soudain ; – encore un « nous » qui s’est transformé insidieusement en « eux » ! Peur des Anglo-saxons. Peur de l’islam. Peur de l’Asie qui s’élance. Peur de l’Afrique qui piétine. Peur des jeunes. Peur des banlieues. Peur de la violence, de la vache folle, de la grippe aviaire… Peur et honte de son passé, au point d’enterrer ses dossiers et de ne plus oser célébrer ses victoires. Ceux qui chérissent la France et qui se sont nourris de son Histoire, ceux qui y sont nés comme ceux qui l’ont choisie, ne peuvent que souffrir au spectacle d’une société tremblante et honteuse qui n’ose plus se regarder dans le miroir du temps.

Sans doute certaines peurs ne sont-elles pas injustifiées. Ce siècle a fort mal commencé, les forces de l’obscurantisme et de la régression sont manifestement à l’oeuvre, sur tous les continents ; certains jours, elles paraissent même triomphantes. Mais n’est-ce pas là une raison supplémentaire pour que la France ne se trompe pas de combat ? En entrant dans la logique des crispations identitaires, on perd sa propre raison d’être, on perd sa crédibilité morale et sa place parmi les nations…

Or le monde a besoin de la France. Quand elle soutient des causes justes, elle peut encore faire la différence ; moi qui viens du Liban, je puis en témoigner. Mais le monde n’a pas besoin de n’importe quelle France. Il n’a que faire d’une France frileuse et déboussolée qui veut se protéger des fantomatiques « plombiers polonais » voleurs d’emplois, et se démarquer à tout prix de ces poètes étranges qui viennent de si loin pour lui voler sa langue.


Tiré du supplément Livres du Monde du 10 mars 2006

Posté par hommedanslalune à 11:05 - Bon à savoir.. ou à lire - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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